Saison 2 : La recherche pour traiter le Covid-19

Épisode 1 : L’hydroxychloroquine, la molécule qui déchaîne les passions

Au 25 mai 2020, plus de cent études cliniques évaluent dans le monde l’efficacité de l’hydroxychloroquine (HCQ), seule ou associée à un autre médicament, en prévention ou en traitement de l’infection à SARS-CoV-2, dont une quinzaine en France.

La chloroquine (Nivaquine®) et son dérivé l’hydroxychloroquine (Plaquénil®) sont des médicaments anciens ayant des propriétés antipaludiques mais aussi anti-inflammatoires et immunomodulatrices, qui justifient leur indication dans le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde.

Depuis les années 80, leur capacité à inhiber in vitro la multiplication de nombreux virus est prouvée, contre le VIH et les virus du chikungunya, de la dengue, de l’hépatite C ou de la grippe.  Pour autant, les résultats obtenus in vitro ont rarement été suivis d’essais concluants “dans la vraie vie” chez les patients.

Cependant, dans le cadre d’une épidémie virale, grave et se propageant rapidement dans de nombreux pays comme celle du Covid-19, l’option immédiate n’est pas de mettre au point un nouveau traitement, ce qui est extrêmement long et coûteux, mais de tester des molécules existantes, peu chères et faciles à produire, dont les propriétés connues en font des candidats-médicaments. C’est la raison pour laquelle la chloroquine (CQ), testée in vitro avec succès contre le coronavirus du SRAS en 2002, a fort logiquement donné lieu à la première étude chinoise prometteuse contre le SARS-CoV-2 fin janvier 2020.

Dès lors, les espoirs concernant l’HCQ dans la prévention et la lutte contre le Covid-19 sont tels que le nombre d’essais cliniques, in vivo chez l’homme, explose ! Les équipes chinoises sont les premières dans la course avec la publication de résultats préliminaires très positifs dès le début du mois de mars, suivie deux semaines plus tard de la publication de l’équipe marseillaise du Pr Raoult, qui associe à l’HCQ un antibiotique, l’azithromycine, à la fois pour lutter contre la surinfection bactérienne mais aussi pour son propre effet anti-viral. C’est le début d’un emballement médiatique jamais vu auparavant, qui relaye les débats passionnés entre partisans et détracteurs de l’hydroxychloroquine dans la prise en charge du Covid-19, débats entre experts mais, plus surprenant, entre citoyens, en France et dans le monde entier !

Le travail de l’équipe marseillaise, qui affirme que l’HCQ diminue la charge virale, s’appuie sur sa longue expérience de cette molécule dans le traitement de maladies infectieuses pour proposer un traitement rapidement contre le SARS-CoV-2. Mais sa méthodologie est contestée par d’autres chercheurs, ce qui contribue à alimenter les passions. Cependant un décret du 25 mars, basé sur un avis du Haut Conseil de la santé publique (HCSP), autorise la prescription de l’HCQ dans la prise en charge hospitalière des formes sévères de Covid-19.

Depuis, les résultats contradictoires s’accumulent : certaines études sont encourageantes, d’autres ne montrent au contraire aucun effet de l’HCQ sur la charge virale, ou mettent même en évidence des effets indésirables parfois graves. C’est le cas d’une étude observationnelle, publiée le 22 mai dans la prestigieuse revue The Lancet, qui communique les résultats d’une analyse des données de plus de 95 000 patients hospitalisés dans le monde entier, dont près de 15 000 sous chloroquine ou sous hydroxychloroquine. Celle-ci montre un manque d’efficacité, des effets délétères sur le rythme cardiaque et même une surmortalité chez les malades hospitalisés ayant reçu ces traitements par rapport aux patients témoins.

Bien qu’ils ne soient pas issus d’un protocole de recherche clinique, ces résultats font l’effet d’une bombe et sont suivis de déclarations en cascade !

  • Le 23 mai, le ministre français de la Santé Olivier Véran annonce avoir saisi le HCSP concernant les règles dérogatoires de prescription de l’HCQ. Celui-ci recommande de ne pas utiliser l’HCQ (seule ou associée à un macrolide) dans le traitement du Covid-19, d’évaluer le rapport bénéfice/risque de l’utilisation de l’HCQ dans les essais thérapeutiques et de renforcer la régulation nationale et internationale des différents essais évaluant l’HCQ dans le Covid-19.
  • Le 25 mai, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) annonce avoir suspendu “temporairement” les essais cliniques avec l’HCQ qu’elle mène avec ses partenaires dans plusieurs pays, par mesure de précaution, dont l’essai Solidarity.
  • Le 26 mai, l’ANSM -informée de la position du comité scientifique de l’essai international Solidarity en lien avec l’OMS- lance, par mesure de précaution, une procédure de suspension des inclusions de patients dans les 16 essais cliniques autorisés en France. Les patients en cours de traitement avec de l’HCQ dans le cadre de ces essais cliniques pourront le poursuivre jusqu’à la fin du protocole. Cette mesure intervient dans l’attente de nouvelles données sur l’utilisation de l’HCQ chez les patients atteints par le Covid-19.
  • Le 27 mai, suite à l’avis défavorable du HCSP, un décret paru au Journal officiel abroge les dispositions dérogatoires qui autorisaient depuis le 26 mars la prescription hospitalière d’HCQ uniquement pour les patients gravement atteints, sous surveillance médicale stricte. Ceci n’est plus autorisé.

Mais c’est l’arroseur arrosé ! La publication du Lancet soulève elle-même le feu de critiques qui vont entraîner moult rétropédalages :

  • Dès le 25 mai, sans surprise le Pr Raoult remet en cause cette étude uniquement basée sur des données, et la qualifie de « foireuse ». Mais cette fois, 120 chercheurs parmi les plus prestigieux du monde entier lui emboîtent le pas avec une lettre ouverte adressée le 28 mai aux auteurs et à l’éditeur du Lancet, dans laquelle ils relèvent « à la fois des inquiétudes liées à la méthodologie et à l’intégrité des données » qu’ils ont minutieusement analysées. De plus, ils pointent du doigt les conséquences énormes qu’a eu cette étude sur la poursuite des essais cliniques, dont seuls les résultats permettraient pourtant de clore le chapitre de l’hydroxychloroquine.
  • Le 2 juin, face aux « importantes questions scientifiques qui ont été portées à son attention », le Lancet émet une « mise en garde » vis-à-vis de l’étude qu’il a lui-même publiée. Dans la foulée, le 3 juin l’OMS annonce qu’elle reprend ses essais cliniques selon le protocole initial, tandis qu’Olivier Véran, ministre de la Santé, contacte la revue pour avoir des précisions.
  • Le 3 juin, l’Inserm annonce que l’HCQ pourra être réintroduite dans l’essai européen Discovery après avoir obtenu le feu vert des autorités compétentes.

Comme l’ont souligné les auteurs de la lettre ouverte, il devient urgent que soient publiés les résultats des études cliniques en cours dans le monde entier, dont en France l’essai européen Discovery, ou les essais français Hycovid ou Covidoc.

 Enfin le 5 juin, un premier résultat préliminaire tombe : les auteurs de l’essai britannique Recovery, qui a inclus 1 542 patients recevant de l’HCQ et 3 132 patients-contrôles, annoncent qu’ils n’incluront pas de nouveaux patients car ils n’ont retrouvé aucun effet bénéfique de la molécule chez les patients hospitalisés avec le Covid-19.

Cependant les données cliniques disponibles ne permettent pas de conclure quant au rapport bénéfice/risque de l’hydroxychloroquine en préventif ou en curatif pour traiter les patients atteints de Covid-19 en ambulatoire et sont insuffisantes pour les patients hospitalisés. Aussi la prise de Nivaquine® ou de Plaquénil® en-dehors des recommandations peut être inutile et dangereuse.

→ L’AFPric ne contribuera pas à cette polémique et s’en tiendra à transmettre la chronologie des différentes informations qui ont été publiées.

Nous regrettons cependant ces querelles médiatiques qui nuisent à la confiance des malades envers les chercheurs et les autorités de santé et ne permettent pas aux malades d’avoir une opinion éclairée sur ce sujet.

Date : 27/05/2020 mis à jour le 12/06/2020

Sources : clinicaltrials.gov, Décret n° 2020-314 du 25 mars 2020, Rhumatos avril 2020, sfpt-fr.org/covid19, The Lancet https://doi.org/10.1016/S0140-6736(20)31180-6, crespaca.org, covid-19 veille du CRES, Le Monde 03/06/20, inserm.fr, egora.fr 08/06/20

Épisode 2 : Pourquoi tenter de traiter une infection virale avec des immunosuppresseurs ?

Mars 2020 : le Covid-19 fait le tour du monde, il faut un traitement et un vaccin, vite

En mars 2020, l’épidémie de Covid-19 se répand dans le monde entier, avec un taux de mortalité au moins 3 fois supérieur à celui de la grippe saisonnière. Il est urgent de trouver un traitement efficace. La recherche se mobilise aussitôt fort logiquement pour trouver de nouvelles molécules antivirales et un vaccin.

L’orage cytokinique, cette particularité des formes sévères du Covid-19 qui ouvre de nouvelles pistes thérapeutiques : les immunosuppresseurs

Dès le début de l’épidémie, les cliniciens constatent que les patients hospitalisés avec des formes sévères de la maladie présentent un syndrome hyper-inflammatoire particulier : “l’orage cytokinique”. Il s’agit d’une réaction immunitaire fulminante résultant de l’interaction entre les leucocytes (globules blancs) et les cytokines (protéines de la réaction inflammatoire). Cette réaction est responsable d’une aggravation de l’atteinte pulmonaire, voire d’une défaillance de tous les organes vitaux, souvent fatale.

Certaines cytokines pro-inflammatoires “explosent” ainsi au cours de l’orage cytokinique associé au Covid, tout particulièrement l’interleukine 6, dont l’augmentation est prédictive de la mortalité, mais aussi l’interleukine 1 et le TNF alpha.

Afin de répondre au besoin urgent de réduire la mortalité associée aux formes sévères de Covid-19, les chercheurs s’orientent donc vers les molécules immunomodulatrices existantes, éprouvées et sûres : l’hydroxychloroquine (voir saison 2, épisode 1) et les thérapies ciblées utilisées dans les maladies auto-immunes comme la polyarthrite rhumatoïde, ces maladies étant caractérisées par une surproduction de cytokines dans les lésions tissulaires qui leur sont associées.

C’est ainsi que, dans le cadre d’une maladie infectieuse d’origine virale, dans laquelle on a présupposé que l’immunodépression pouvait avoir des effets délétères, le bénéfice potentiel apporté par “nos” traitements immunosuppresseurs va être testé !

Éteindre la flambée d’IL-6 pour calmer l’orage cytokinique : la recherche sur ses inhibiteurs

Le tocilizumab (TCZ), c’est ce biomédicament dirigé contre le récepteur à l’interleukine 6 (IL-6) utilisé dans la polyarthrite rhumatoïde depuis 2006 en France sous le nom de RoActemra®. Dès le mois de février 2020, une équipe chinoise teste cette molécule sur une vingtaine de patients atteints de forme sévère de Covid-19 et rapporte une amélioration « remarquable » des patients, tant sur le plan fonctionnel que biologique, sans effet indésirable grave. Le TCZ entre alors dans plusieurs essais cliniques indépendants dans le monde entier, dont la France avec l’étude multicentrique CORIMUNO-TOCI, conduite par la collaboration hospitalo-universitaire de l’AP-HP et de l’Inserm.

Le 27 avril, l’AP-HP communique pour annoncer des résultats montrant une efficacité du tocilizumab chez les patients atteints du Covid-19 dans un état grave, suivie aussitôt par une équipe de l’hôpital Foch à Suresnes. Depuis la mi-avril, cette molécule est même prescrite dans les hôpitaux parisiens à titre « compassionnel » (faute de mieux) aux patients atteints de pneumonie sévère, éligibles à la réanimation. Les résultats définitifs de l’essai CORIMUNO-TOCI réalisé sur 131 patients, publiés le 20 octobre 2020 dans la revue JAMA, confirment les résultats préliminaires du 27 avril :  le tocilizumab réduit le risque d’aggravation de la pneumonie.

Les laboratoires Sanofi et Regeneron qui commercialisent un autre inhibiteur de l’IL6 sous le nom de sarilumab (Kevzara®) mènent également des études cliniques contrôlés dans plusieurs pays.

Bloquer la surproduction d’IL-1 pour lutter contre les complications inflammatoires du Covid-19

Un autre traitement dirigé contre l’interleukine 1 (IL-1), l’anakinra, très utilisé dans l’arthrite juvénile et la maladie de Still, a également été testé dans le cadre du Covid, toujours pour calmer l’orage cytokinique. Les premiers résultats obtenus par une équipe italienne et une équipe française de l’hôpital Saint-Joseph à Paris étaient positifs mais le 22  octobre 2020, l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) a annoncé la suspension des inclusions en France dans l’essai clinique ANACONDA-COVID19 en raison d’une surmortalité  précoce  dans  le  groupe  de  patients  traités  par  anakinra  associé  à  des  soins  standards optimisés  par  rapport  au  groupe  de  patients  traités  par  soins  standards  optimisés  seuls.

Inhiber les Janus Kinases (ou JAK) pour empêcher la transmission intracellulaire du “message pro-inflammatoire”

Voici une autre option testée dans la Covid avec d’autres traitements immunomodulateurs prescrits dans les rhumatismes inflammatoires chroniques :  les inhibiteurs de JAK. Selon des travaux réalisés chez des patients italiens et espagnols, et publiés dans la revue ScienceAdvances le 13 novembre 2020, le baricitinib, inhibiteur des Janus Kinases 1 et 2, pourrait réduire la mortalité liée à la Covid, y compris chez les sujets âgés, du fait d’un effet à la fois anti-viral et anti-cytokine.

Date : 08/06/2020 mis à jour le 25/11/20

Sources : 

JIM.fr 18 mars, 2 avril, 8 avril, 12 mai, 2 juin, 19 novembre 2020

The Lancet Vol.395, issue 10229, 1033-1034, March 28, 2020

APHP.fr

Inserm 20/10/2020

ANSM 29/10/2020

Épisode 3 : La recherche sur les traitements contre le Covid-19

Depuis sa propagation sur les cinq continents, la lutte contre le Covid-19 représente une priorité absolue. Les chercheurs du monde entier se sont mobilisés avec une réactivité inédite, en France en particulier, d’autant qu’aucun traitement n’a pu être développé contre les coronavirus associés aux épidémies antérieures (SARS et MERS).

De très nombreux essais cliniques sont en cours1, avec pour objectifs de traiter les formes modérées à sévères et de trouver un médicament préventif. Plusieurs études cliniques testent des médicaments dits “repositionnés” : déjà disponibles, indiqués dans d’autres pathologies, et testés contre l’infection à SARS-CoV-2. De premiers résultats commencent à être publiés alors que la recherche s’intensifie : au 5 juin, le registre international de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) comptait plus de 1 000 essais cliniques et l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) indiquait en avoir autorisé 62 en France2 , avec des cibles thérapeutiques variées3 : les molécules antivirales, dirigées contre le SARS-CoV-2 lui-même, et celles qui ont pour cible l’orage cytokinique qui complique l’infection (voir saison 2, épisode 2).

 

Partie 1 : Les antiviraux

Le choix de tester certains antiviraux a fait consensus, entre autres dans le cadre de l’essai Solidarity, conduit sous l’égide de l’OMS, et de sa version à vocation européenne, Discovery. Coordonné par l’Inserm dans le cadre du consortium REACTing qui rassemble des équipes d’excellence travaillant sur les maladies émergentes, cet essai inclut 750 patients au 12 mai 2020, alors que 3 200 patients étaient initialement prévus (800 par pays)4. En effet, la collaboration avec les autres pays cafouille en raison d’un manque d’harmonisation des procédures règlementaires, de la profusion d’essais cliniques redondants, de questions budgétaires et de la place médiatique occupée par la chloroquine. Résultat : début mai, un seul patient non français est inclus, un luxembourgeois5 !

L’essai Discovery évalue l’efficacité et la sécurité de ces traitements chez des patients hospitalisés avec le Covid-19. C’est un essai ouvert (le médecin et le patient savent quel traitement est administré), randomisé (le traitement est attribué par tirage au sort) avec 5 “bras” : 4 options thérapeutiques sont testées et comparées à un bras témoin (soins standards optimaux)6Il évalue l’efficacité et la sécurité des traitements suivants chez des patients hospitalisés avec le COVID-19 :

Le remdésivir (Veklury®)

Cet antiviral injectable, développé par le laboratoire Gilead, a montré en 2015 une capacité à inhiber in vitro la multiplication du terrible virus Ebola, ainsi que d’autres virus à ARN, dont le MERS-CoV, le SARS-CoV-1, et une efficacité in vivo contre un coronavirus félin7. C’est donc tout naturellement qu’il a d’abord été testé in vitro sur le SARS-CoV-2 et qu’au vu de son effet inhibiteur, il est à l’étude en traitement curatif chez l’homme dès janvier 2020, aux États-Unis puis dans d’autres pays dont la France, par le laboratoire Gilead et au sein de l’essai Discovery.

Les premiers résultats8, publiés en avril 2020 par une équipe chinoise sur 237 patients hospitalisés, sont décevants. Ils sont rapidement suivis de résultats plus encourageants : une étude internationale, réalisée par le NIH (instituts de santé américains) sur 1 063 patients hospitalisés avec atteintes pulmonaire, montre un raccourcissement de 4 jours du délai de récupération. Par ailleurs, une étude observationnelle sur l’utilisation compassionnelle (les médecins étudient des données observées chez des patients à qui le médicament est prescrit « au cas où il marcherait mieux qu’autre chose ») du remdésivir montre une amélioration clinique chez 36 des 53 patients hospitalisés.

Au vu de ces résultats pourtant modestes, la FDA (Agence américaine du médicament) autorise depuis le 1er mai 2020 l’utilisation du remdésivir en urgence dans les hôpitaux aux États-Unis, suivie par le Japon, tandis que l’EMA (Agence européenne du médicament) a reçu le 8 juin une demande de mise sur le marché conditionnelle et recommande officiellement son évaluation9. Le 25 juin, cette demande est acceptée, ce qui est exceptionnellement rapide, et fait du remdésivir le premier médicament contre le Covid-19 recommandé pour une autorisation en Europe10. L’utilisation éventuelle de cette molécule en France va être soumise pour évaluation à la commission de transparence de la HAS (Haute Autorité de Santé).

Comme à l’accoutumée, le gouvernement américain ne fait pas dans la demi-mesure et annonce le 29 juin avoir acquis 92 % de toute la production de remdésivir du laboratoire Gilead de juillet à septembre11 ! Une semaine plus tard, l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) rassurait les Français en annonçant “qu’en vue de sécuriser l’accès au médicament remdésivir sur le territoire national, la France s’est assurée de la disponibilité de doses suffisantes auprès du laboratoire Gilead12 (…) Les patients atteints du Covid-19 pourront ainsi continuer à bénéficier de ce traitement.”

À ce jour, le remdésivir testé dans le cadre des essais Solidarity et Discovery n’a donné lieu à aucune publication.

Le laboratoire Gilead a travaillé sur une forme inhalée du Remdésivir, plus simple d’utilisation que la forme intra-veineuse13. Son monopole lui a permis de fixer le prix de son traitement : 2 083 euros les 5 jours dans les pays développés !

Le 20 novembre 2020, l’OMS met du plomb dans l’aile du laboratoire Gilead en annonçant que le remdésivir n’est pas conseillé pour les patients hospitalisés pour la Covid-19, quel que soit le degré de gravité de leur maladie : son panel d’experts conclut qu’il n’y a actuellement pas de preuve qu’il améliore la survie, ni qu’il permette d’éviter le placement sous ventilation artificielle, alors que d’importants effets secondaires ont été relevés et qu’il est cher. Quoi qu’il en soit cette molécule a suscité plus d’enthousiasme en Amérique du Nord qu’en Europe : en France, la HAS a jugé que son service médical rendu était “faible” et l’Agence européenne du médicament a indiqué le 2 octobre qu’elle allait étudier des signalements selon lesquels des « problèmes rénaux aigus » pourraient être liés à la prise de remdésivir.

Le Kaletra® : association de lopinavir et ritonavir

Le SARS-CoV-2 et le VIH ont des similitudes quant à leur génome, un ARN simple brin, et leur mode de réplication dans les cellules infectées. Ceci explique que des traitements contre l’infection à VIH comme le Kaletra®, aient été testés dans plusieurs études pour lutter contre le nouveau coronavirus. Le Kaletra® constituait en particulier le 2e bras de l’étude Discovery (1er bras : remdésivir, ci-dessus) qui testait son efficacité et sa tolérance chez des patients hospitalisés avec le Covid-19, le 2e bras associant le Kaletra® à l’interféron bêta.

Le 29 juin, l’équipe britannique de l’essai Recovery communiquait sur l’absence d’efficacité de ce traitement sur la mortalité des patients hospitalisés avec le Covid-1915. Ces données ont été confirmées par les essais Solidarity et Discovery qui, mentionnant de plus des atteintes rénales, ont annoncé le 4 juillet l’arrêt définitif des inclusions de patients dans les 2 bras16

L’hydroxychloroquine (Plaquénil®) associée ou non à l’azithromycine

Lire l’épisode 1 : L’hydroxychloroquine, la molécule qui déchaîne les passions

L’hydroxychloroquine (HCQ) dispose d’une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) depuis de nombreuses années pour traiter le lupus, la polyarthrite rhumatoïde et la lucite (“allergie au soleil”). Son effet sur le pH intracellulaire et sur les mécanismes inflammatoires de l’immunité contribue à expliquer son effet in vitro contre le SARS-CoV-2. Cette molécule est prescrite dans le monde entier depuis des décennies dans le domaine de l’auto-immunité et comme agent antimicrobien. Elle est donc bien connue des chercheurs et des médecins, son prix est dérisoire, ce qui explique l’engouement qu’elle a d’emblée suscité17.

L’azithromycine est un antibiotique prescrit en particulier dans les infections respiratoires basses et hautes. Les effets de synergie avec l’HCQ (chacun augmente l’efficacité de l’autre) élucidés en mai 202018, justifient l’association de ces deux molécules dans de nombreux protocoles.

Le grand public a découvert ces deux molécules à l’occasion de la communication fracassante du professeur marseillais Didier Raoult sur ses travaux, qui ont donné lieu en mars 2020 à une publication19 : il s’agissait d’une étude observationnelle qui suggérait que l’HCQ à la dose de 600 mg/j pendant 10 jours, associée à l’azithromycine selon la symptomatologie du malade, contribuait à la disparition du virus sur les prélèvements réalisés par voie nasale. Cette étude, vivement controversée, quant à sa méthodologie en particulier, a été confortée par les résultats publiés par certaines équipes, contredite par d’autres.

En effet, en juillet 2020, plus de 200 études cliniques comparatives sont ou ont été menées dans le monde entier, dont une vingtaine en France1, pour évaluer l’efficacité curative de l’HCQ, seule ou associée à d’autres molécules, dans le traitement de l’infection à SARS-CoV-2, à différents stades de la maladie.

Suite à une étude publiée le 22 mai dans le Lancet (et retirée par la revue quelques jours plus tard !)20 qui montrait un sur-risque cardiaque chez les patients sous HCQ, les inclusions de patients dans le bras HCQ sont suspendues dans l’essai de l’OMS Solidarity, puis dans 16 essais français, dont Discovery. Le 5 juin, les responsables de l’essai Recovery, le plus large au monde avec 5 400 participants, concluaient que le traitement par l’HCQ n’est pas un traitement efficace pour les patients atteints de Covid-19, et décidaient de stopper cette branche de l’essai15. Le 17 juin, l’OMS arrêtait les essais cliniques sur l’HCQ21, et affirmait que “les preuves internes apportées par l’Essai Solidarity/Discovery, les preuves externes apportées par l’Essai Recovery et les preuves combinées apportées par ces deux essais largement aléatoires, mises ensemble, suggèrent que l’hydroxychloroquine – lorsqu’on la compare avec les traitements habituels des patients hospitalisés pour le Covid-19 – n’a pas pour résultat la réduction de la mortalité de ces patients“.

Dans le même temps, le 14 juin, l’équipe du Pr Raoult publiait une étude rétrospective portant sur 3 737 patients, qui montre une réduction de la durée d’hospitalisation et du taux de mortalité22, tout comme deux études américaines23.

Dans la lutte contre le nouveau coronavirus, nous avons donc deux molécules dont les preuves d’efficacité sont a minima controversées, voire très faibles :

l’hydroxychloroquine, génériquée, peu chère et utilisée chez l’homme depuis des décennies,

– et le remdésivir, dont le laboratoire Gilead a le monopole et fixe le prix et la disponibilité, testé chez l’homme à grande échelle uniquement depuis la crise du coronavirus !

De quoi conclure que “la guerre du médicament n’est pas terminée”.24

En France, l’HCQ constituait le 4e bras de l’étude Discovery, qui incluait des cas sévères, tandis qu’elle était administrée dans les formes débutantes de Covid-19 dans le cadre des protocoles HYCOVID mené au CHU d’Angers, et COVIDOC au CHU de Montpellier. Les inclusions dans HYCOVID sont suspendues depuis le 18 juin et les résultats en cours d’analyse, tandis que COVIDOC souffre du manque de malades inclus.

D’autres études sont menées chez des soignants à risque d’être infectés pour tester l’effet protecteur éventuel de l’HCQ contre la contamination par le virus, en pré- ou post-exposition. L’essai   PrEP COVID à l’AP-HP vise à évaluer l’impact de l’hydroxychloroquine et de l’azithromycine sur la prévention de la contamination par le SARS-CoV-2 chez les personnels hospitaliers de l’AP-HP à 40 jours de traitement, contre placebo8. L’essai national COVIDAXIS initié par le CHU de Saint-Étienne et l’INSERM, qui évaluait l’effet préventif de l’HCQ administrée pendant deux mois, a été arrêté en mai suite à l’avis de l’ANSM ; aucun signal de toxicité n’a été relevé25.

À ce stade, les résultats contradictoires et controversés, et les suspensions prématurées de protocoles ne permettent pas de conclure ni à un effet curatif, ni à un effet curatif de l’HCQ.

Date : 17/06/2020 mis à jour le 24/11/20

Références : 

1 clinicaltrials.gov

2 Liste des études thérapeutiques autorisées sur le Covid -19 (solidarites-sante.gouv.fr)

3 Avis tri-académique “essais cliniques au cours de la pandémie Covid-19”

4 Discovery : point d’étape au 14 mai (presse.inserm.fr)

5 Le Quotidien du Médecin 7 mai 2020

6 Discovery : point d’étape au 7 mai (presse.inserm.fr)

7 Remdésivir (Vidal.fr)

Veille des études cliniques publiées pour certains médicaments du Covid-19 (has-sante.fr)

9 Egora.fr 02/06/20

10 Ema.europa.eu 25/06/20

11 Capital.fr 02/07/20

12 Egora.fr 07/07/20

13 Egora.fr 10/07/20

14 Egora.fr 20/11/20

15 recoverytrial.net 29/06/20

16presse.inserm.fr 04/07/20

17 Clinical Microbiology and Infection (CMI) 05/20

18 Pubmed.gov 05/20

19 Méditerranée Infection 14/04/20

20 The Lancet

21 who.int

22 Travel Medicine and Infectious Disease 25/06/20

23International Journal of Infectious Disease 01/07/20 et Journal of General Internal Medicine 30/06/20

24 Mediapart – Le blog de Laurent Mucchielli 08/07/20

25 CHU de Saint Etienne